Vous reprendrez bien un peu de plastique

Léger, résistant, facile et peu coûteux à produire, le plastique est si parfait qu’il s’est incrusté partout dans nos vies, jusqu’à l’indigestion. 300 millions de tonnes sont jetées chaque année dans la nature, soit près de 10 tonnes par seconde. Et la production devrait encore doubler d’ici à vingt ans. Face à cette marée, le recyclage montre ses limites, et les plastiques « biodégradables » ne le sont pas tant que ça. Que faire, dès lors, d’un si encombrant ami?

Aller au dernier épisode


Trier ne suffira pas

Par Emmanuel Monnier, journaliste chemineur

Il y a des enquêtes qui vous marquent un journaliste. Qui vous font changer d’avis sur un sujet, ou en avoir un quand vous n’y avez jusque-là jamais songé. Celle que je fis en 2018 sur les plastiques en fait partie. Et fut le point de départ d’une prise de conscience.
Comme tout le monde, je triais jusque-là mes emballages avec plus ou moins d’énergie et de conviction, convaincu que ce petit geste quotidien, finalement peu contraignant, allait permettre de recycler tout ça et d’avoir un problème écologique de moins sur la conscience.
Le hasard voulut que je me rendis, par curiosité, à un grand congrès international qui avait lieu en 2018 sur Toulouse. Les thématiques y étaient variées. Et je me laissai tenter par une série d’interventions sur la pollution plastique. Au moins y étais-je sûr d’y comprendre quelque chose, ce qui n’était pas forcément le cas pour un exposé sur les dernières avancées en pompage optique dans les couplages laser-matière. Et de fait, je cernai assez vite le casse-tête que les différents intervenants avaient à cœur de partager avec l’assemblée : le recyclage du plastique était, à les entendre, inefficace. Les plastiques biodégradables étaient présentés comme une belle supercherie. Et le nettoyage des océans, que des ONG se proposaient d’effectuer moyennant quelques copieuses subventions, leur paraissait à peu près aussi utile qu’aller ramasser des seringues usagées dans un parc le soir pour lutter contre la drogue. J’en sortis quelque peu ébranlé, et proposai dans la foulée au rédacteur en chef de la revue pour laquelle j’officiais d’en faire une enquête, histoire d’établir si la réalité était vraiment aussi déprimante.
Je ne ferai pas durer outre-mesure un suspense déjà largement éventé : ce que j’appris les mois suivants, en allant questionner les scientifiques dans leurs labos, était bien pire encore que ce que j’avais entraperçu durant le congrès.
Un constat, d’abord, que la simple lecture de rapports officiels me permit rapidement d’établir : la production de plastique, en augmentation exponentielle, devrait tripler à l’horizon 2050. La sobriété que beaucoup appellent de leurs vœux n’est donc pas envisagée pour demain, ni même pour après-demain. On pourrait s’en accommoder, si d’autres chiffres ne venaient pas aussitôt gâcher la fête : près de 60 % du plastique produit finit d’une façon ou d’une autre dans la nature, dans des décharges contrôlées ou sauvages, jetés au bord des routes ou « oubliés » lors d’un pique-nique. Cela représente déjà près de 5 milliards de tonnes. Dix tonnes chaque seconde en 2018, qui devraient déjà doubler à l’horizon 2040. Résultat ? On retrouve aujourd’hui des microparticules de plastique absolument n’importe où : dans les fleuves, les sols, les eaux minérales, au sommet des Alpes… On en retrouve des milliers dans chaque litre de banquise au pôle Nord. Notre sang lui-même commence à en contenir des quantités significatives, avec des effets à terme sur la santé difficiles à évaluer, en raison des nombreux additifs que ces plastiques contiennent.
Face à ce tsunami, les filières de recyclages ne sont guère efficaces, les plastiques biodégradables ne le sont pas tant que ça, ou restent trop chers pour l’industrie, et les projets généreux de ramassages sur les plages ne servent au mieux qu’à sensibiliser au problème, sans le résoudre. Les scientifiques, eux, sont unanimes : on ne résoudra cette pollution qu’à la source, en limitant de façon drastique la production, et donc la consommation. Un vœux pieux, hélas, comme l’a démontré une fois de plus l’échec de la Conférence internationale contre la pollution plastique, durant laquelle les 185 pays réunis en août 2025, à Genève, n’ont pu s’entendre sur des mesures contraignantes. Le plastique reste l’archétype d’une belle invention, un rêve de chimiste, que des logiques industrielles et consuméristes ont transformé en cauchemar écologique.

À suivre…

Cette randonnée en terres des savoirs s’enrichira bientôt d’une nouvelle étape.