Est-on altruiste par nécessité ?

Texte présenté à Florensac (Hérault) lors de l’Apéro des savoirs du 20 décembre 2023

Il m’est souvent arrivé, à la gare, d’être pressé parce que mon train allait partir. Et il est parfois arrivé, alors que je montais prestement l’escalier vers le quai, qu’une dame souffle et peine à monter sa valise juste à côté de moi. Et là, j’hésite… Est-ce que je l’aide à monter sa valise, au risque de rater mon train ? Ou est-ce que je continue à courir en me disant qu’elle trouvera bien quelqu’un d’autre pour l’aider ? Après tout, rien ne m’oblige à m’arrêter, personne ne m’a rien demandé, et si je rate mon train, c’est moi seul qui vais avoir des ennuis. Sauf qu’il y a cette petite voix dans ma tête qui m’incite à aider…

Le cas est banal, mais il résume bien l’enjeu : pourquoi est-ce que je ressens l’envie d’aider ? Pourquoi dépenser mon énergie, mes ressources, pour faire quelque chose qui profite à quelqu’un d’autre et pas à moi ? Et qui peut même me faire du tort. Tout le monde a vécu ça : après une semaine de boulot, on est crevé. On aspire à un bon weekend de repos. Et c’est là que le téléphone sonne et qu’un ami a la bonne idée de déménager. Juste ce jour-là, il a besoin de bras. Et vous vous maudissez aussitôt d’avoir dit oui, tout en sachant que de toute façon vous ne pouviez pas dire non. Mais pourquoi ?

Parce que vous êtes quelqu’un de bien, c’est évident : je fais le bien parce que je suis quelqu’un de bien. C’est logique et rassurant. Mais un brin d’honnêteté pousse à raisonner un poil plus loin : ne fais-je pas le bien parce que je veux qu’on sache que je suis quelqu’un de bien ? Et là, on sent tout de suite que ce n’est pas tout à fait pareil… Ça sent son Tartuffe à plein nez, ou La Chute de Camus pour ceux qui l’ont lue.

Il y a un grand principe en biologie : aucun être vivant ne fait la moindre dépense d’énergie si cela ne favorise pas quelque part sa survie ou sa reproduction. On peut trouver ce principe mesquin, mais en fait, et je suis bien désolé de le rappeler, l’évolution darwinienne se fiche de ce que vous en pensez.

Sauf que je ne vois pas bien en quoi porter la valise d’une vieille dame et rater mon train favoriserait ma survie ou ma reproduction (je précise que mes chances de m’accoupler avec elle sont bien sûr absolument nulles…).

Dès lors, pourquoi est-on altruiste ? Pourquoi ce désir – et ce plaisir – de rendre service. J’ai posé la question, il y a cinq ans, à des biologistes et à des psycho-évolutionnistes, qui cherchent à comprendre comment certains comportements ont pu être favorisés au cours de l’évolution humaine.

Tous me confirment d’abord que contrairement à ce qu’on dit, l’être humain est une espèce qui aime coopérer. La preuve ? Alors que le lion mâle, lorsqu’il se crée un harem de femelles, commence par tuer tous les lionceaux qui ne sont pas de lui, histoire de faire place nette, il est rare que les beaux-pères humains fassent de même dans les familles recomposées. Dès un an et demi, les enfants protestent quand on ne distribue pas des bonbons de façon équitable, même s’ils ne sont pas personnellement lésés. Comme si un sens de l’équité, du juste partage, était biologiquement ancré. Pour un biologiste, c’est une énigme. La sélection naturelle devrait au contraire privilégier ceux qui ne coopèrent pas, ceux qui arrivent à tout prendre pour eux. Car l’évolution suit une règle simple : les gènes conduisant à des comportements qui assurent une meilleure survie puis une meilleure reproduction sont favorisés, les autres disparaissent. C’est impitoyable, mais c’est ainsi. La bactérie se fiche que vous ayez mal au ventre : tant qu’elle peut proliférer, elle se multiplie. Elle essaiera juste de ne pas vous tuer trop vite. C’est la bactérie la plus efficace qui gagnera et transmettra ses gènes.

Ce principe du « gène égoïste » explique néanmoins pourquoi les fourmis se sacrifient pour la fourmilière : comme elles ont toutes les mêmes gènes que la reine, la survie de la reine favorise en fait leurs propres gènes. D’un point de vue génétique, il ne s’agit donc pas d’un sacrifice. Voilà qui expliquerait – peut-être – qu’on ait souvent tendance à privilégier sa famille. Sauf que cette vieille dame dans la gare n’est pas de ma famille. Génétiquement, elle n’a rien à voir avec moi. Alors quoi ?

Un autre mécanisme est celui des intérêts communs. Si vous êtes une lionne et que vos camarades vont chasser, vous avez envie d’avoir une proie pour dîner et donc vous allez chasser avec elles pour augmenter votre probabilité de succès, et vous aurez à la fin un morceau de la viande à partager plutôt que rien. Mais il n’y a rien d’altruiste là-dedans. Chaque lionne ne travaille que pour elle. Aucune ne coopérera avec une lionne qui ne chasse pas. Et lors de la chasse, elles restent en compétition. Un peu comme les commerciaux d’une boîte : chacun coopère avec les autres parce que sinon personne n’a de client, mais chacun reste en concurrence avec les autres pour être celui qui au final en aura le plus. Cela n’explique pas le plaisir ressenti à aider gratuitement son prochain.

Une autre explication naturelle est celle de la sélection de groupe. Les comportements altruistes auraient été sélectionnés parce qu’ils favorisaient non pas l’individu mais son groupe. Les groupes qui possédaient le plus de membres altruistes s’en seraient mieux sortis que les autres. Ceux qui ne comportaient que des charognards (au sens métaphorique…) se sont entre-tués et ont disparu. Intéressant… Mais alors, on devrait trouver normal de sacrifier un individu pour sauver le groupe. Or ce n’est pas le cas. En cas de famine, on hésite à sacrifier les plus faibles (certains n’hésitent pas longtemps, je vous l’accorde…). Il faut sauver le soldat Ryan, peu importe combien mourront pour ça. Ce qui peut paraître, du point de vue de l’espèce, totalement idiot.

Aider une vieille dame et rater mon train ne va ni favoriser mes gènes, ni mon groupe, ni me rapporter quoi que ce soit de matériel. Et pourtant, je ressens l’envie de le faire. Puis un plaisir de l’avoir fait. Pourquoi ?

On peut alors entrer dans les théories de l’intérêt réciproque, qu’affectionnent les économistes.

Pourquoi j’ai intérêt à coopérer ? Parce cela me donne une bonne réputation. Et cette bonne réputation va ensuite me permettre d’être plus souvent choisi par les autres comme partenaire et de bénéficier de certains avantages. En clair coopérer, aider les autres, même ceux avec qui je ne partage rien, serait sur le long terme un comportement gagnant. Lorsqu’un ami vous demande de l’aider, vous pouvez refuser. Mais il va s’en souvenir. Et peut-être n’aura-t-il pas envie ensuite de vous aider quand c’est vous qui serez dans le besoin.

Porter la valise de cette vieille dame me fait passer, au yeux de tous ceux qui regardent la scène ou à qui je vais la raconter, pour quelqu’un de bien. Inversement, accélérer le pas si elle demande mon aide me fera passer pour un goujat.

Vous me direz, passer pour un goujat n’est pas mortel… aujourd’hui. Mais durant des millénaires, lorsque Homo sapiens vivait en petits groupes dans lesquels il était vital d’être coopté, celui qui était rejeté du clan ne survivait pas longtemps. Tout seul, dans la jungle, ses jours étaient comptés. Une pression constante a donc favorisé ceux qui étaient les mieux acceptés par les autres. C’est-à-dire, sans doute, ceux qui coopéraient avec les autres, qui jouaient collectifs.

Est-on du coup altruiste par calcul ? Pas forcément. On peut sincèrement aimer être altruiste. Tout comme on aime sincèrement le sucre ou le gras. Si on aime le sucre, c’est parce que c’est une ressource qui autrefois était rare et vitale. En trouver permettait de survivre. Les gènes qui prédisposent à aimer le sucre – ou le gras, ou les deux – ont donc été favorisés par l’évolution naturelle : ceux qui n’aimaient pas le sucre, et qui donc ne le recherchaient pas, sont juste morts plus vite. Mais aujourd’hui, on aime le sucre pour le sucre, pas pour survivre. D’ailleurs, plus on aime le sucre, plus on est désormais malade. Sauf que nos gènes sont restés les mêmes que ceux des hommes des cavernes. Ils continuent à nous rendre accros au sucre.

Notre goût pour l’altruisme aurait suivi une pression similaire et serait donc lui aussi le plus souvent sincère, tout comme l’est notre goût pour le sucre. On ne se dit pas : je vais aider mon ami à déménager comme ça j’aurai une meilleure réputation. On ressent tout simplement du plaisir à aider cet ami. Parce que ce plaisir d’aider ses amis a été renforcé, de génération en génération, par la sélection naturelle : ceux qui ne le ressentaient pas, ou peu, sont morts sans procréer, personne ne les ayant choisis comme partenaires. Comme par hasard, les hommes sont spontanément plus généreux, en faveur d’un mendiant croisé dans la rue par exemple, en présence d’une femme sexuellement attractive. L’expérience a été faite en psychologie sociale.

Mais coopérer jusqu’où ? C’est là que ça devient encore plus intéressant. Se sacrifier pour les autres fait de vous un être recherché. Tout le monde veut être avec vous. Sauf que très vite, vous n’avez plus rien. Et donc votre survie n’est plus vraiment garantie. Les psychoévolutionnistes pensent donc que que ce qui a été favorisé par la sélection naturelle, c’est la coopération la plus efficace, la plus mutuellement avantageuse possible. En clair, le coût de mon aide doit rester inférieur au bénéfice que je vais (ou que j’espère) en recevoir. D’où ce sentiment qu’on a tous que, quand on a fourni beaucoup d’effort, il est juste qu’on reçoive plus de récompense que celui qui n’a pas fait grand chose. On retrouve ce principe de proportionnalité dans toutes les sociétés humaines. L’effort que l’on est prêt à fournir pour aider un ami est également, en général, proportionnel à la force supposée de cette amitié (dont on espère donc inconsciemment des gains futurs). Vous n’allez pas vider votre épargne pour un inconnu dans le besoin. Mais pour un ami… ça se discute.

Ce souci de favoriser notre réputation a une autre conséquence : dans les faits, nous coopérons davantage lorsque ça se sait. L’expérience montre que l’on met en moyenne moins d’argent dans une enveloppe anonyme que lorsque le don est public. D’où l’intérêt, dans les listes de mariage, de faire en sorte que le nom de chaque donateur soit bien apparent… La cagnotte grimpe tout de suite beaucoup plus vite.

C’est ce qu’ont parfaitement compris toutes les applis qui fonctionnent sur des systèmes de commentaires. Sur AirBnB, tout le monde va dépenser une énergie colossale pour avoir les meilleurs commentaires, qui évidemment sont publics.

Pourtant, il y a bien des dons anonymes. Comme ces boîtes à livres que l’on trouve maintenant dans les quartiers. Ou des chèques versés à des associations. Inversement, on ne se met pas forcément à faire des choses complètement immorales dès que l’on est anonyme, comme voler un porte-feuille ou un téléphone oublié. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes jamais complètement certain d’être anonyme. Pour preuve ? Il suffit de dessiner une simple paire d’yeux sur une coupelle où chacun vient faire un don anonyme pour augmenter le montant du don. Une expérience qui a été faite là encore en psychologie.

Pourquoi cette peur, un peu irrationnelle, d’être démasqué ? Parce que l’évolution a tendance à fonctionner selon le principe du « détecteur de fumée » : il vaut mieux qu’il soit trop sensible que pas assez. Pour la réputation, c’est pareil, il vaut mieux que vous soyez trop sensibles au risque de perdre votre réputation que pas assez. Et donc je n’ai pas envie de voler ce porte-monnaie, même si personne ne me voit, parce que si jamais quelqu’un l’apprenait quand même, même si la probabilité est infime, les conséquences pour moi pourraient être désastreuses. Certains biologistes expliquent le concept d’un Dieu qui voit tout, à la base des principales religions monothéistes, comme une conséquence de ces schémas psychologiques puissamment ancrés dans l’espèce sociale que nous formons.

D’où l’importance d’un élément qui favorise les comportements altruistes ou coopératifs : la confiance. Dans la pratique, les sociologues constatent que les gens ne coopèrent que si les tricheurs peuvent être effectivement démasqués et sanctionnés. Car la sélection naturelle ne va pas favoriser longtemps ceux qui se font systématiquement avoir. L’être humain ne coopère donc que s’il a l’impression que les autres le font aussi. De là notre aversion pour les tricheurs, ceux qui reçoivent des allocations non méritées, etc., quand bien même il s’agirait de sommes modestes. Que l’on soit de gauche ou de droite, on veut bien payer ses impôts, mais à condition que ceux qui ne le font pas soient bien punis. Personne ne veut être le pigeon qui paie pour tout le monde. Je deviens altruiste parce que je vois que les autres le sont aussi. Et du coup, je ne veux pas passer pour le seul qui ne coopère pas.

Alors comment, en conclusion, favoriser l’altruisme et la construction d’un monde plus coopératif ? Sans doute pas en écrivant de longs discours, ni en attendant que la coopération vienne des autres, mais en coopérant soi-même chaque jour, en prenant pleinement plaisir à le faire, et sans craindre surtout de le montrer. Bien faire, en somme, et faire savoir.

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