De la relativité au relativisme
Texte présenté à Béziers (Hérault) lors de l’Apéro des Savoirs du 17 juin 2026 de Nova Alexandrie, par Emmanuel Monnier, journaliste.
Einstein a écrit un jour au physicien allemand Arnold Sommerfeld : « Toute physique est métaphysique ». Il n’est rien de plus vrai. Et j’en veux pour preuve le choc philosophique que j’ai moi-même ressenti, lorsque étudiant en physique, je découvrais la relativité, restreinte puis générale et, plus encore, la mécanique quantique.
Prenons donc Einstein au mot : toute physique serait métaphysique. C’est-à-dire qu’à travers la matière elle nous révélerait quelque chose de profond, de fondamental, sur le monde dans lequel nous vivons. Quelque chose qui va bien au-delà d’un simple jeu d’équations mathématiques, qu’il conviendrait d’utiliser pour résoudre les problèmes concrets, limite terre-à-terre, posés au physicien ou à l’ingénieur. Non, quelque chose qui a trait au sens du monde lui-même, et au rapport que nous entretenons avec lui.
Il m’est important d’en parler ici, avec vous, parce que c’est de ce choc métaphysique, ressenti profondément dans mes années d’étudiant, qu’est né après une très longue gestation le projet de Nova Alexandrie qui nous réunit. Au moins dans ses dimensions philosophiques. C’est un peu grâce à Einstein que nous nous retrouvons, ici ce soir, à débattre de quelque sujet que ce soit. En tous les cas selon le format qui est celui de ces Apéros des Savoirs, durant lesquels chacun peut exposer ce qui fonde ses vérités, et bénéficier d’une écoute bienveillante, exigeante mais indulgente.
Quel rapport, me direz-vous, entre les révolutions relativistes et quantiques, et le fait de débattre entre nous, du bonheur, du paranormal ou de la mode, selon des règles rappelées chaque fois au début de nos échanges et que nous affinons d’une soirée à l’autre. J’y viens…
Je rappellerai d’abord que la Relativité – un terme introduit par le grand mathématicien français Poincaré au tournant du 20e siècle – s’inscrit à l’époque dans un contexte : celui de l’essor du relativisme philosophique à la fin du 19e siècle.
Ses racines sont profondes. Platon l’évoquait à travers les mots de Protagoras : « L’homme – on rajouterait « ou la femme » aujourd’hui – est la mesure de toute chose ». Ce qu’on traduirait, en des termes plus einsteiniens : « chacun voit midi à sa pendule ».
Protagoras voulait dire par là que nos propres sens, mais aussi les biais de notre pensée, s’interposent toujours entre nous et le monde que nous observons. Nous n’en connaissons jamais que ce que nos yeux et notre raison nous permettent d’en voir et d’en comprendre. Pire, il s’y rajoute l’écueil du langage, aux mots toujours imprécis et à double-sens, et la culture – chrétienne, musulmane, européenne ou chinoise, qui nous enferme dans des concepts à double-tour.
De là l’ambition des philosophes relativistes d’abandonner la notion de Vérité, intimidante dans sa majesté et sa prétention à l’éternité, pour ne juger que par l’efficacité de telle ou telle théorie à prédire des phénomènes, sans émettre – pour les relativistes les plus radicaux – de quelconques hypothèse sur la nature réelle du monde. Bref, sans faire la moindre métaphysique. Lorsque Newton établit sa loi de la gravitation, la question se pose aussitôt de savoir ce qu’est cette force mystérieuse qui attire les corps avec une intensité inverse au carré de la distance qui les sépare. Que répond-il ? « Je ne forge pas d’hypothèse » écrit le génie du 17e siècle, conscient qu’il laisse de côté le mystère le plus grand. Nul doute que cet aveu d’ignorance à dû lui coûter, à lui qui, en secret, s’efforçait d’être aussi un grand alchimiste.
Le relativisme a engendré à la fin du 20e siècle l’approche post-moderne consistant, dans ses formes les plus extrêmes et caricaturales, à considérer que toutes les théories ne sont au fond que des constructions sociales sans réalité objective. Si tout le monde, au sein de cette assemblée, se met d’accord pour reconnaître que les lutins ou les licornes existent dans la forêt, alors de fait, ils existent. Puisqu’ils existent déjà en tant que créatures socialement construites. Un point de vue d’une redoutable cohérence mais qui, maladroitement pris au pied de la lettre, n’est pas sans danger : nous pouvons nous mettre d’accord sur le fait que je suis un ange, capable de voler ; mais je serais bien imprudent de mettre cette vérité à l’épreuve des lois physiques en sautant du 20e étage. Au moins aurai-je vécu quelques secondes dans la lumière de cette belle vérité. En soi, ce n’est pas rien. Comme le dit la fable de l’homme qui chute d’un immeuble: du toit jusqu’au premier étage, il peut encore se murmurer pour s’en convaincre « jusque-là tout va bien… ».
Cette approche « relativiste », qui consiste à remettre en cause l’unicité de la vérité pour mettre donc l’humain à la mesure de toute chose, a permis au début du 20e siècle de considérer comme subjective la notion de morale, et de s’affranchir d’abord du monopole de l’Église, puis peu à peu de toutes les formes d’autorité. Au moins en pensée, car l’autorité a bien sûr d’autres moyens que la seule vérité pour s’imposer.
Dans les arts, le relativisme explore sans complexe d’autres façon de représenter le réel, sans s’enfermer dans un académisme étroit, ce qui a donné des courant artistiques majeurs comme la révolution du cubisme, qui décompose les objets pour les réassembler en superposant les points de vue, les perspectives, d’un même objet. Il est fascinant de voir que c’est dans un même intervalle de temps, dans les premières années du 20e siècle, que naissent à la fois le cubisme en peinture et la relativité en physique, l’un comme l’autre s’appuyant sur les mêmes schémas de pensée. Ceci n’est sans doute pas un hasard. A l’époque, tout grand scientifique était forcément un peu artiste et philosophe. Et les discussions étaient nombreuses entre peintres et mathématiciens. Quand une idée est dans l’air, chacun l’attrape au vol.
Et pourtant, dans le cas de la relativité d’Einstein, ce terme de « relativité » est un redoutable contresens. Einstein lui-même en a convenu. Car sa relativité ne s’appuie pas sur ce qui serait relatif, variable d’un individu à l’autre, mais au contraire sur ce qui est invariant, ce qui ne change pas. D’abord la vitesse de la lumière, qui découle naturellement des équations de Maxwell, et qui vient contredire Galilée.
On se souvient que le premier des physiciens italiens avait posé en grand principe quelque chose d’assez intuitif : si je suis sur un bateau, ou un train, en mouvement, et que je lance une balle, la vitesse de la balle vue par quelqu’un resté à quai est égal à celle du train plus celle de la balle par rapport au train. Les vitesses s’additionnent.
Or rien de tel avec la lumière. Les équations de Maxwell affirment que si je me déplace à une vitesse très élevée, proche de celle de la lumière, et que j’allume une lampe, la lumière de ma lampe ne se déplacera pas à près de deux fois la vitesse de la lumière mais à… la vitesse de la lumière. Et si quelqu’un qui me suit allume à son tour une lampe, je verrai encore sa lumière arriver vers moi à la vitesse… de la lumière. Toujours la même.
Deuxième invariant sur lequel s’appuie Einstein, et qui lui vient tout droit de Galilée : les lois de la physique restent les mêmes dans tout référentiel en mouvement rectiligne uniforme. « Le mouvement est comme rien », l’avait écrit Galilée. La pierre qui tombe du mât d’un bateau en mouvement tombe selon la même loi que sur le quai immobile.
De ces deux seuls invariants découle toute la relativité dite restreinte, qu’Einstein établit en 1905.
Pour construire ensuite la relativité générale, il y rajoute une équivalence : toute accélération équivaut à une gravitation, et vice-versa. Si vous flottez en apesanteur dans l’espace dans une cabine sans hublot, et si vous sentez d’un coup que vous tombez vers le sol de la cabine, vous n’avez aucun moyen de savoir si c’est parce que la cabine accélère vers le haut ou si vous subissez l’attraction d’une étoile ou d’un autre objet massif, vers le bas.
Avec ses trois principes, et un peu de mathématiques que je vous épargnerai, Einstein transforme toute notre vision de l’espace et du temps. Alors que dans la physique classique, ceux-ci étaient absolus et indépendants, formant un cadre fixe, ils se retrouvent avec Einstein intimement liés et dynamiques, évoluant dans le temps : troublant concept que celui d’un espace-temps évoluant à la fois dans l’espace et dans le temps… L’espace dans le référentiel de l’un se transforme en temps dans le référentiel de l’autre, selon une métrique qui se courbe quand on s’approche d’une grande quantité de matière, comme un drap qui se creuserait sous une boule massive. Le contenant, en somme, l’espace-temps, évolue en fonction du contenu.
Tout ça, c’était de la physique. Que peut-on en déduire sur le plan de la métaphysique ? C’est là que cela devient encore plus intéressant.
Dissipons en premier lieu un fâcheux malentendu : lorsque l’on parle de longueurs qui se contractent, en relativité, ou de temps qui se dilatent, ce sont des abus de langage. L’objet en lui-même ne rétrécit pas, au sens où il perdrait de la masse, et une seconde reste une seconde. Ce qui change, c’est la mesure de cette longueur ou de ce temps. La mesure que l’on peut faire sur l’objet quand on n’est pas lié à cet objet, lorsqu’on n’est pas dans son repère propre. Car pour mesurer la longueur réelle d’un objet, je suis obligé de mettre une règle sur lui. Mais que se passe-t-il si ce n’est pas possible, parce que l’objet bouge par rapport à moi et que je dois choisir un autre repère d’espace et de temps ? Que se passe-t-il si je ne peux pas avoir les deux extrémités de l’objet en même temps le long de ma règle, et si je ne peux mesurer sa longueur qu’en la projetant sur un axe, parce que j’ai changé de repère ? La projection donne une mesure forcément plus petite. Pas parce que l’objet aurait rétréci, mais par simple effet géométrique de projection.
La métaphysique qui en découle pourrait donc se résumer ainsi : il existerait bien un monde objectif, dans lequel nous vivons tous, mais que nous verrions chacun selon des perspectives différentes. Nous en aurions chacun nos propres projections, et donc nos propres mesures, d’où les débats sans fin pour savoir qui de nous le décrit le mieux. Débats qui n’ont pas de sens : chaque projection est aussi vrai l’une que l’autre, du moment que la mesure a été faite avec rigueur. Nous retrouvons au passage la métaphore selon laquelle toutes les spiritualité chemineraient vers un même sommet, mais selon des chemins différents.
La mécanique quantique offre une vision plus radicale. Ses équations indiquent que la mesure dépend en effet de l’observateur, mais pas par un simple effet de perspective : le réel lui-même, lors de la mesure, se modifie en fonction de l’observation qui en est faite. En d’autres termes, en mécanique quantique, un même objet donnera des réponse différentes selon qui pose la question, à quel moment, et dans quel ordre les questions seront posées. Et ces réponses peuvent être contradictoires : la lumière peut se comporter comme un flot de particules – les photons – si on la mesure d’une certaine façon, ou comme une onde électromagnétique, avec des propriétés et un comportement complètement différents, si on la mesure d’une autre. Et peut ne pas choisir tant qu’on ne lui pose pas explicitement la question. Comme si le réel se déterminait au fur et à mesure qu’on l’interrogeait, et pas avant. Mais sans, non plus, que ces réponses soient complètement aléatoires : le système observé ne répond pas pour autant n’importe quoi, des lois statistiques sont respectées.
D’un point de vue métaphysique, les conclusions que l’on peut en tirer, si l’on prend vraiment la théorie au sérieux – et elle a prouvé qu’elle pouvait l’être – sont vertigineuses. Le réel, dans lequel nous vivons tous, dépendrait intrinsèquement de la façon dont chacun de nous l’interroge. Il n’y aurait donc plus un monde réel, absolu, mais uniquement des façons de l’interroger. Ce qui autorise – en caricaturant à l’extrême – les fantômes et les dieux grecs à côtoyer la physique moderne, comme des façons simplement différentes d’interroger le monde, chacune n’étant ni plus vraie ni plus fausse que l’autre. Je n’ai pas fini, encore aujourd’hui, de faire le tour de toutes les implications philosophiques qu’entraîne un tel postulat, que la physique la plus actuelle légitime.
Le principe qui sous-tend le projet de Nova Alexandrie en découle. Il consiste à considérer que le monde réel – à supposer qu’il y en ait un ou qu’un – ne peut être compris qu’en juxtaposant tous les points de vue que l’on peut avoir sur lui. Toute la métaphysique à dérouler est dans cette tension entre ce qui est relatif dans tout savoir (relatif à un individu, à une culture…), qui fait que mon monde n’est pas le tien, qu’il a ses propres lois, qu’il accepte ou pas la présence des fantômes, des extra-terrestres, de la volonté divine, sans empêcher pour autant le vôtre d’exister, et ce qui fait que, malgré tout, nous parlons de quelque chose de commun, qui est le monde dans lequel nous interagissons. Sinon il faut admettre que rien n’existe en dehors de soi, ou que tout est absolument possible, et c’est quand même le début de la folie. Loin de moi l’idée de vous laisser vous engager imprudemment dans cette voie. Mais force est de constater que le chemin métaphysique esquissé par les révolutions relativistes et quantiques suit de profonds ravins de la pensée dans lesquels il est aisé de perdre pied.
Ce chemin invite cependant à considérer sérieusement deux principes qui fondent la métaphysique que je me suis patiemment construite : 1) chacun décrit le monde selon sa propre perspective, 2) le monde répond différemment selon les questions qu’on lui pose. Cela ne doit pas nous conduire à tout accepter comme vrai, mais à redoubler de prudence lorsqu’on prétend convaincre quiconque qu’il a tort et que l’on a raison.

